Les temples, ce ne sont pas seulement des lieux où se réunissent des communautés spirituelles. Ce sont des lieux du sacré dont les dimensions ne sont pas matérielles. Ils nous font accéder à l’invisible, qui est à la fois en nous-mêmes et dans le macrocosme.
Voici un témoignage qui vient d’un Franc-Maçon, mais des méditations sur d’autres temples que les temples maçonniques sont possibles…

Les franc-maçons se réunissent dans des temples. On pourrait croire que ces temples sont des édifices visibles. On y retrouve d’ailleurs, dans ces édifices, toujours le même ensemble de symboles. Et ces lieux et symboles, chacun peut les connaître : par les livres, Internet et la vidéo, au cours de journées portes ouvertes, ou encore au cours de “tenues blanches” accessibles aux “profanes” (profanum, qui reste devant le lieu sacré).

Mais la réalité, comme souvent en Maçonnerie, est plus subtile. Les temples sont invisibles et leurs symboles n’existent vraiment qu’au moment où Sœurs et Frères, ensemble, les font vivre, et engendrent un “égrégore”. C’est d’ailleurs une raison pour comprendre comment la maçonnerie reste “secrète”, invisible hors de ces moments où surgit la lumière et où circule la parole, une parole autre.

En réalité, le temple est ce lieu magique où le temps et l’espace épousent une autre courbe, où les corps et les esprits se disposent et se meuvent autrement, transforment ce site en un espace “sacré”, c’est-à-dire hors du commun.

Cet espace est orienté, mais là encore, de manière invisible, sur un plan symbolique et non pas matériel : d’occident en orient (d’ouest en est) sur sa longueur, du septentrion (nord) au midi sur sa largeur, du nadir au zénith sur sa hauteur. Il n’a pour limite visible vers le haut que la voute étoilée, ce qui signifie que la franc-maçonnerie est universelle et que le temple est l’image du cosmos ; pour certains maçons, le temple peut même figurer ou préparer la Jérusalem Céleste de l’Apocalypse de St Jean. Pour tous les maçons, le temple est le lieu de réunion, d’union, propice à un travail singulier, à l’expression d’une utopie et au surgissement d’un invisible : les énergies se réunissent au point de prendre forme, de prendre vie, d’agir en nous, et même au-delà, et répondre aux rythmes universels du cosmos.

Voici donc que le temple prend toutes les couleurs de l’arc en ciel ! Et il n’est même pas là où l’on croit pouvoir le saisir ! Car il s’agit en fait de le construire, de le reconstruire… Comme le Temple de Salomon, mais aussi dans la dimension de soi-même, de son être intime : le Franc-Maçon travaille sur lui-même, à son perfectionnement (il se sait toujours perfectible), dans son parcours d’initié. Tout ici est symbole, et tout devient une question de passage, de transmutation. Alchimie toujours en action. Ce qui est à l’œuvre dans l’athanor n’est pas visible. Et tout ce qui est conscience, travail et extension de conscience, est ouverture vers ce qui resterait autrement latent, insoupçonné, inexprimé, inconscient. Les mythes et les symboles nous besognent.

La première dimension du temple est le temple intérieur de chacun. Ton temple intérieur te représente toi-même, et tout ton mystère singulier. Il permet que s’instaure un dialogue de soi à soi, mais ouvert à l’univers, un espace pour que la petite voix intérieure ne résonne plus dans le vide, mais fasse écho au sens qui par la méthode symbolique se dévoile. Non pas un espace préfabriqué, un lieu tout équipé de symboles convenus, d’interprétations surgelées, une galerie de portraits savants que l’on exhiberait tout au long de l’escalier qui monte jusqu’au plus haut des grades maçonniques… non, le chemin est tout autre. C’est un chemin d’initié et d’initiation, de force ordonnée, de continuité dans la capacité à fonder. L’écoute active de soi, au travers de l’étrange présence fraternelle de l’autre, qui vous écoute vraiment, au travers d’une poétique symbolique ouverte, belle, généreuse, opulente, progressive, qui donne à découvrir ce qui était obscur, latent, dormant. L’éveil ! L’initiation maçonnique est une voie d’éveil. L’espace-temps singulier, sacré, du temple, est à la fois le reflet et le miroir d’un travail de soi à soi, le principe actif d’un travail sur l’être soi qui se transforme, et le principe passif, féminin, d’un lâcher-prise qui est renoncement à l’égo et ouverture absolue et confiante sur le grand tout.

Le temple est donc le temple intérieur, et aussi le temple de Salomon, le temple des hommes et le temple universel, macrocosme et microcosme. Le souffle qui parcourt cet espace-temps sacré a pour horizon l’humain, l’espérance et l’action de l’homme, la volonté d’un réel progrès de l’homme, de la société, de l’humanité, la perfectibilité humaine individuelle et collective… Car ici, on peut le penser, le progrès, et pas de manière dogmatique. On peut faire l’effort de le penser vraiment. Et de le construire dans un équilibre Yin et Yang, de recevoir et de donner, de potentiel et d’action… Nous sommes, dans le temple, dans une logique très extérieure à la vie profane, très éloignée de cette soi-disant réalité où on vous propose des représentations et des idées à consommer, pour le profit de quelques uns, puis on vous occupe, on vous crée des soucis qui s’accroissent au quotidien, des situations toujours plus complexes avec des moyens économiques toujours plus incertains, on vous sépare le plus possible de la liberté d’être. Quand il ne s’agit pas, aujourd’hui, à rebours de tout progrès, de vie encore pire, de survie pure et simple, et de terreur permanente, de patriarcat triomphant et barbare, de mort de toute culture, d’ignorance du temps de l’histoire, du temps et de l’altérité des autres, du temps lui-même, de ses bonheurs bigarrés et de son histoire qui ne s’écrit pas pour sa propre fin. La parole est honnie, chez les barbares d’aujourd’hui, et d’abord la parole intérieure, le flux de la pensée, le doute, l’évolution des idées, tout ce qui fait de vous une personne, ce qui offre les bases, la structure, l’ordonnancement construit mais non pas absolu, d’un temple intérieur et l’espérance d’un temple universel. Dans le temple, la parole circule… Elle est censée porter, à l’extérieur, des valeurs.

Les symboles, quels qu’ils soient, sont des passages étranges vers la pensée créatrice et le mystère. Le temple des hommes, le temple universel, comme le temple intérieur, comme le temple où se tiennent les Frères et les Sœurs, comme le temple mythique et tous les symboles de l’Art Royal, sont en correspondance et se soutiennent ; un soutien que manifestent les trois piliers de sagesse, force et beauté. L’invisible, c’est aussi ce bonheur de se mouvoir entre toutes ces dimensions du temple, entre toutes les “correspondances” qui font sens et vie. L’univers, la nature elle-même…

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles ;

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Baudelaire aurait-il voulu nous faire la confidence d’un lien secret, d’un échange subtil entre nature etFranc-Maçonnerie ?

Si un jour, sur votre chemin, se trouve un temple, tournez votre regard vers l’invisible.